Les Pages Tambour - CHIOS - LES OSSELETS


ELOGE DES OSSELETS


Ecrit à la demande de mon ami "Chounet"de Bains Romains
pour lui spécialement et aussi pour tous les autres qui comme nous
ont joué aux osselets



Ce matin, Chounet, je me suis longuement promenée aux Bains Romains. Tu sais que malgré mon appartenance aux "Plages Est" j'aime bien ton coin et encore plus depuis que nous nous fréquentons (sic). Et j'ai vu que vous parliez des jeux, trouvant pas là même que vous parliez beaucoup de jeux de garçons et moins de jeux de filles. Il est vrai qu'à la mer, à la plage, les jeux de filles c'était moins pratique. Sans être à la mer, ni à la plage, mais tout simplement à la récréation d'une heure, avant le chapelet et quand les beaux jours étaient là, nous jouions sur le petit mur qui séparait la cour du jardin, nous jouions aux osselets. A Sainte Chantal. A Belcourt. Et les osselets, étaient pour nous l'occasion de mesurer notre adresse, notre rapidité, et de gagner, puisque gagner est généralement le but du jeu. Dois-je te rappeler les osselets ? Non, mais "au zot's"? ceux du Nord ?

Il fallait donc manger d'abord cinq gigots car il fallait pour ce jeu, cinq osselets. Et demander au boucher lorsqu'on l'achetait de nous laisser la rotule, autrement dit l'osselet. Ensuite, on faisait bouillir cette portion d'os à part, dans une petite casserole. Bien cuit, les tendons écartés, les alvéoles faciles à atteindre, on le rafraîchissait et on le nettoyait soigneusement en grattant avec la pointe d'un couteau toutes les petites aspérités, les petits filaments, qui unissaient cette superbe rotule aux os de la cuisse et de la jambe du mouton. Lorsque cela se passait à Suffren, on mettait - c'était plus facile - les osselets près ou carrément sur une fourmilière et en une nuit le tour était joué les fourmis avaient parfaitement nettoyé nos cinq petits os.

[Merci Martine...]
Pour faire vite et au lieu d'attendre d'avoir dégusté cinq gigots, on pouvait à la rigueur demander au boucher de vous en mettre tout de suite cinq de côté.
Les cinq osselets dûment nettoyés, bien lisses, rangés dans le petit sac en vichy à carreaux, reste de tabliers ou de serviettes, avec un lacet d'espadrille pour le fermer, étaient maintenant à notre disposition pour attaquer les jeux de l'après-midi. Lorsqu'on l'ouvrait, se dégageait une légère odeur de mouton dont nous savions qu'elle faisait presque partie du jeu.

Quand la longue lecture des "Enfants du Capitaine Grant" ou de la "merveilleuse vie de Sainte Bernadette ou de Sainte Thérèse", au refectoire pendant le déjeuner était terminée, nous sortions (en rang bien entendu) et une fois dans la cour, scapa de tous les côtés. Et scapa très vite pour avoir une place sur le petit mur. A califourchon (très rapidement d'ailleurs parce que à califourchon ce n'était pas très convenable) l'une en face de l'autre, nous sortions notre jeu d'osselets et commencions à jouer. Enoncer exactement les règles du jeu mettrait ma mémoire à mal. Mais je sais que dans un premier temps on devait lancer un osselet en l'air et attraper au fur et à mesure d'abord un par un puis deux par deux puis trois et un puis les quatre ensemble, sans faire tomber l'osselet jeté en l'air. Phase deux, il fallait jouer les bosses. On jetait les cinq et s'il y avait une bosse on avait le droit de jouer, si non on passait la main. Il fallait alors retourner les trois autres dans le bon sens, c'est à dire du côté de la bosse et toujours sans faire tomber l'osselet en l'air et terminer en ramassant le tout. Même cas de figure pour les creux, les rois et les valets et avec eux c'était beaucoup plus difficile puisque rois et valets étaient sur la tranche donc plus instables. Cela durait vraiment longtemps d'autant que l'on continuait d'une main, puis de l'autre et on terminait par l'omelette en lançant les quatre osselets pour ramasser le dernier. J'allais oublier une phase très importante, lorsqu'il fallait jeter un osselet en l'air et le rattraper sur le dos de la main !!! Très difficile phase de jeu où on donnait son tour assez souvent. Généralement nous n'avions jamais le temps de finir la partie mais quelques fois, les plus acharnées, notaient le moment où l'on s'était arrêté et on reprenait le jour suivant. La cloche sonnait, nous savions que nous allions réciter le chapelet autrement dit que nous allions gentiment digérer notre déjeuner, dans les senteurs de cire et de bougies de la chapelle et dans le murmure des ave maria égrenés par une Mademoiselle auxquels nous répondions, je l'avoue, un peu machinalement. Rêvions nous à nos osselets ? au cours qui reprendrait dans un moment ? Je ne m'en souviens plus mais je sais avoir passé ici des moments de bonheur qui ont émaillé ma vie d'écolière bien longtemps.

A propos de jeux et particulièrement de jeux de garçons, je veux malgré tout te préciser qu'il existe un jeu auquel je me suis longtemps livrée, l'été, à Suffren, à cette période où les filles ont un côté garçon, sans pour autant être hermaphrodite et où le clan des filles ne savait que faire pour détruire les garçons, à coup de boules de terre bien séchées et que nous balancions dans les haies de roseaux, devenues champs de batailles acharnées. Tu peux d'ailleurs aller voir ces fameux roseaux ICI.



Les osselets ont contribué à notre adresse, et à nous faire passer de délicieux moments de notre enfance. Mais pour la petite histoire, il faut dire que les osselets faisaient partie des jeux des petits grecs et des petits romains... Sitôt que l'on eut compris que la rotule des jambes de moutons, autrement dit les gigots (délicieux rôtis avec des pommes de terre... hummmm) avaient cette forme intéressante, on se prit au jeu et on inventa. Je vous laisse lire ce qui suit et qui m'a fort intéressé puisque cela se passe à ... Chios. Vous savez ? Cette île qui fut le berceau de certains de mes ancêtres, Chios dans la Mer Egée, Chios et ses Massacres. Tout un passé. Il ne lui manquait que des jeux. Voici, c'est fait : on jouait aux osselets à Chios.

Le coup de Chios

Les enfants et les adolescents s'adonnaient à des jeux d'adresse comme celui des "cinq cailloux" (pentelitha) qui consistait à lancer les osselets en l'air et à les rattraper sur le dos de la main, ou comme le jeu du cercle (omilla) dans lequel il fallait déloger les osselets de l'adversaire d'une zone préalablement délimitée, par la force et la précision du jet. L'ardeur au jeu pouvait conduire à des excès. Patrocle, enfant, avait tué involontairement son compagnon de jeu "pauvre sot ! sans le vouloir, en colère pour des osselets"
(Homère, Iliade, XXIII, 88).

L'osselet pouvait adopter en retombant quatre positions auxquelles les Anciens avaient attribué des valeurs numériques et des noms. La position la plus favorable, qui valait 6 points, est celle de l'osselet de Suse. Les autres rapportaient respectivement 1, 4 et 3 points, en sorte que les sommes des positions opposées correspondaient au chiffre magique 7. Le jeu de hasard le plus pratiqué consistait à lancer simultanément quatre osselets. Les noms de quelques-unes des trente-cinq combinaisons possibles sont parvenus jusqu'à nous. Le coup le plus remarquable était celui d'Aphrodite ou de Vénus, lorsque les osselets adoptaient quatre positions différentes. Le plus mauvais, celui dans lequel il venait au joueur quatre 1, était appelé coup du chien. On ne sait précisément quelles étaient les configurations des coups d'Euripide, de Stésichore, de l'éphèbe, d'Alexandre, de Bérénice, d'Antigone ou de Darius, mais une épigramme funéraire d'Antipater (Anth. Pal., VII, 427) confirme qu'un observateur antique les reconnaissait d'emblée : "Cette stèle que je vois, allons, quel mort elle recouvre. Mais je n'aperçois nulle part d'inscription gravée sur la pierre, seulement neuf osselets renversés :

"les quatre premiers désignent le coup d'Alexandre ; les suivants, la fleur de la jeunesse adolescente, l'éphèbe ; le dernier, isolé, signifie plus humblement le coup de Chios... Le mort était de Chios, il avait reçu le nom d'Alexandre et périt à l'âge des éphèbes..."



Assise sur le petit mur de Sainte Chantal, j'étais loin de penser au coup de Chios et à ce que m'apporterait cette île lointaine...



Création : 2006-03-28
Modifications : 2014-12-20
2016-08-10



© Françoise Bernard Briès.

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