LA CLE

"La nostalgie, c'est un mélange de pincement au cœur mais aussi d'un bien étrange bonheur que ne peuvent connaître que ceux qui ont traversé des mers, transporté un héritage, vécu une vraie vie. La nostalgie est un luxe qui n'empêche pas, bien au contraire, de savourer chaque instant du présent. J'ai accompagné très récemment mon meilleur ami, dans sa dernière demeure, en pleurant mais en sentant bien que cette souffrance-là est bonne, amère et douce à la fois."
Par J-M.Thiebaud; définition de la nostalgie illustrant si bien cette page. Merci Jean-Marie.

Le Chenoua vu de la route allant à Tipasa

Où, deux "anciens" se souviennent....


Alexandre F. m'écrit un jour...et me demande la clé !!!

"Pourquoi mes yeux se mouillent-ils dès que je pense à Alger ? Suis-je déjà à la recherche de mon enfance, oui bien sûr, il n'y a rien de plus agréable que de chercher, et de se rappeler son enfance ; c'est tellement bon quand on met à nouveau un nom sur un visage, quand on se rappelle où et quand telle photo a été prise, et avec qui. Mais pour moi, les choses sont plus compliquées, mes années passées sont à la fois passées dans le temps, dans l'espace et dans l'Histoire. Oh, je ne suis pas tout seul dans ce cas, j'ai eu la chance de vivre à Alger, chez moi jusqu'en 1982, c'est à dire 20 ans de plus que beaucoup de Français d'Algérie, et surtout, j'ai eu la chance d'y devenir adolescent et adulte, d'y devenir homme, d'y passer les années pendant lesquelles on acquiert la mémoire de soi.

Alors, pour moi Alger est mon enfance, quand j'étais petit, mais aussi un lieu, une ville, un pays spécial, parce qu'il occupe tant de place dans ma mémoire et dans mon cœur ! Alger, c'est à la fois la ville et le temps que j'aime par mon intelligence et cet endroit et ce moment merveilleux que j'aime d'amour dans mon cœur ; Alger, je pourrais dire que je l'aime comme une femme, c'est vrai Alger est sensuelle, elle sent bon ou elle pue selon les jours et les endroits ; l'Alger que j'aime est fraîche, rose amoureuse, nimbée de la couleur du soleil lorsqu'il se lève sur La Pérouse, colorée, irisée quand la pluie de la baffagne arrive du Cap Caxine à travers la baie, sublime comme la baie, éternelle dans mon cœur. Quand on parle d'Alger, tous mes sens sont en éveil ; personne ne peut en dire du bien sans que je sois d'accord, personne ne peut en dire du mal sans que je me révolte ; Alger, ma ville, tu es sacrée pour moi, puissé-je avoir beaucoup de petits-enfants et d'arrière-petits-enfants pour leur transmettre ta mémoire !

Quand je suis parti d'Alger en 1982, j'avais décidé de ne plus y retourner, jamais ; pour une seule raison, essentielle, j'avais trop peur de mes réactions si un jour j'y retournais en voyage. Je me rappelle quand je suis rentré à Alger en septembre 1963, après deux ans passés en France sans y revenir pour les vacances ; il faisait beau et chaud, quelques jours avant la rentrée des classes, la route depuis l'aéroport était belle, ensoleillée et bordée de palmiers dont les palmes se balançaient au vent, peut-être avait-il plu à Paris dont nous arrivions ? En tout cas, c'était beau, ça sentait mon pays ; et puis j'ai vu, j'ai revu la première femme en haïk depuis deux ans, et là, c'était encore plus beau, c'était encore plus mon beau pays dont j'avais été privé depuis la sortie des classes de 1961. Depuis, je suis retourné deux fois en Afrique du Nord et les deux fois j'ai pu constater que j'avais raison : ça n'est (presque) rien, de retourner au pays, ce qui est tout, c'est que vers la fin du séjour on commence à se dire qu'on n'est pas là pour toujours, qu'on n'habite plus là, et qu'il faut (je devrais dire "rentrer" puisque j'habite à côté de Paris, mais ce mot m'écorche la bouche) partir."


La clé!!!

Tes yeux se mouillent, ami, mais je souhaite qu'ils se mouillent pendant que tu souris. Cette nostalgie se doit d'être pour nous une nostalgie heureuse. Peut-être parce que nous sommes passés au travers de la "guerre" sans en subir les blessures dont nombre de nos amis ont été victimes.

"Pourquoi faut-il lorsque je pense à aller à Avignon, je dise si souvent :"Quand j'irais à Alger....."Pourquoi lorsque j'entends le vent dans les arbres du ruisseau, tout en bas de la maison, je pense au vent dans les palmiers du jardin de Suffren et me dis alors : "Il y a du vent, la mer sera mauvaise... " Pourquoi lorsque je suis dans ma cuisine et que je prends les épices du tadjine ou du couscous, je revois aussitôt Nadia, Fatouma, affairées autour des feux, devant les grandes casseroles ou les cocottes noires en fonte, dans la chaleur qui monte inlassablement depuis tôt le matin...

Pourquoi lorsque je vois la Méditerranée, à n'importe quel endroit de ses côtes, que ce soit à Ibiza, à Cassis, en Corse, à Palerme, à Chios ou dans la baie de Navarin, mes narines s'ouvrent plus largement pour en humer l'odeur? Je sens à l'instant sur ma peau l'humidité salée qui me carressait les joues lorsque j'étais debout sur la falaise admirant les vagues ourlées de blanc et tout au loin la Bordelaise et les Iles Sandja ?

Oui, pourquoi tout ces "Pourquoi"... Alexandre F. me demande la clé... Cette clé qui permettrait d'ouvrir le passé, et d'y revenir par les portes de notre enfance, de notre adolescence et de toutes ces années si belles, si douces et si riches. Je n'ai de clé que celle de mes souvenirs, mais grâce à elle s'ouvrent les portes de mon jardin secret dans lequel je peux me promener en souriant à tant de bonheurs acquis...

Non Alexandre, je n'ai pas la clé, pour toi. Tu as cette clé.. il faut t'en servir, elle te permettra d'ouvrir les portes des balades le long de la côte, vers Tipaza, avec le Chenoua qui se découpe dans le fond à l'Ouest, ou vers l'Alma, à l'Est...avec Sandja et ses deux bosses comme un chameau. Plus loin encore, puisque nous avons tous déambulé le long de ces kilomètres de criques et de plages, de Bône jusqu'à Oran...Elle t'ouvrira aussi la porte du Sud... avec son mystère, ses couleurs que nul au monde ne peut reproduire. Tu y retrouveras, les dunes si douces, comme la peau des femmes, chaudes, comme la poitrine contre laquelle nous nous sommes tous blottis, tu useras la semelle de tes espadrilles sur le Reg, avec pour seul horizon, 360º autour de toi... Vide. Rien ni personne ne sera là pour venir te priver de toutes ces images...Tu retrouveras les soirées à Bou Sâada, avec cette incomparable lumière nocturne, les feux de diss que les bergers allument dans les montagnes pour passer la nuit en sécurité avec leurs troupeaux et les sons mélodieux et lointains des raïtas. Dans le silence, assis sous les étoiles, tu te prendras pour le Petit Prince...

Nous avons cette richesse, il ne faut pas l'oublier ni la gaspiller... A quelque époque que ce soit, l'Algérie sera pour nous notre pays. Rien à faire pour oublier que nous y sommes nés que nous y avons vécu, travaillé, que beaucoup des nôtres y sont morts et reposent dans cette terre.

L'histoire se renouvelle sans cesse. Je suppose que Iannis et Loula, les tiens et tous les autres, qui se sont éteints à Alger, ont eu pour Chios ou leurs contrées d'origine, les mêmes sentiments que nous éprouvons maintenant. Leurs familles étaient arrivées à Chios au début du 17è siècle, ils en partirent en 1822, Nous, nous sommes arrivés en 1830 et partis en 1962 et même plus tard. Ils ont eu sûrement, comme nous, besoin de cette clé du souvenir pour ne pas oublier leur terre natale...et montrer à ceux qui les ont suivi qu'on ne peut laisser ses racines mourir de peur de voir les feuilles nouvelles ne jamais reverdir."


La baie d'Alger
vue du Bordj Polignac


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