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SUFFREN




(Cliquer sur l'image vous amènera dans le Jardin de Grand Papa.)

J'ai fréquenté Surcouf, Jean-Bart fut mon parrain et Lapérouse mon modèle. Mais, le plus grand capitaine, le fameux vice-amiral, le Bailli de l'Ordre de Malte, est inconnu de tous. Faisons "mea culpa". Disons "Amen".
Et apprenons ensemble qui fut Suffren.



Il y avait dans le jardin de notre maison, un figuier, énorme, deux palmiers, un dracaena, et plein de fleurs. Des géraniums tombaient en cascade du cœur des palmiers, des bignones et des taecoma couvraient les murs et les pergolas. En été, les zinnias de toutes les couleurs, les pétunias rouges sombres et roses, les œillets d'Inde oranges et jaunes , les cannas rouges et jaunes, les verveines dont ma grand-mère faisait des tisanes fleurissaient tant que faire se peut. Le printemps voyait une floraison de freezias odorants qui embaumaient tout le jardin, des tulipes et des jacinthes, un feu d'artifice qui nous ravissait chaque année et dont nous ne nous lassions jamais. Tout au fond, des pistachiers thérébinthes - l'arbre à mastic de Chios - me servaient de refuge, leurs branches faciles à atteindre nous offrant une quiétude appréciée, loin des parents et des remontrances. La gomme collait un peu aux doigts et aux genoux mais ne nous empêchait pas d'y grimper tous les jours, et j'étais loin de penser qu'un jour je retrouverai leur odeur si caractéristique dans l'île natale de mes ancêtres et j'ignorais totalement que la résine si difficile à faire partir de nos doigts, avait fait la fortune des familles de Chios. Quelques citronniers et un abricotier, leur tenaient compagnie et nous fournissaient en citrons dont nous usions beaucoup.

Ce jardin n'était pas grand, mais à mes yeux de petite fille c'était un monde féérique dans lequel j'imaginais mille histoires rocambolesques toujours accompagnée de Guiguitte qui me suivait pas à pas. Il faisait chaud, très chaud et il fallait faire une obligatoire sieste après le déjeuner, derrière les rideaux tirés qui volaient lentement dans l'air tiède des journées d'été.Il n'était pas rare que, déjouant la surveillance de maman je me glisse sournoisement par la fenêtre, sautant sur la terrasse, pieds nus, et continue de jouer tranquillement dans mes arbres chéris. Les heures passaient lentement. En fait je n'avais à cet âge aucune notion du temps qui passait ou ne passait pas. Guiguitte arrivait. Nous goûtions et repartions faire nos balades dans les roseaux ou sur la falaise qui d'ailleurs nous était formellement interdite.
Le matin, il y avait la plage. La plage avec tous ses jeux et ses plongeons, les bouées, les amis. Nous étions dorées comme des brugnons, mais toujours un chapeau, kabyle de préférence, sur la tête. Il ne fallait pas attraper de coup de soleil sinon, aller chez Madame Mercadal, qui mettait un verre rempli d'eau, renversé sur notre tête pendant un petit moment jusqu'à, disait-elle, ce que l'eau bouille...Je ne l'ai jamais vue bouillir, mais surtout dégouliner le long de la figure.

Nous étions tous "nés avec un oursin dans la bouche". Et notre envie d'en pêcher et d'en manger était présente chaque jour de nos étés. Il y avait des jours privilégiés où des "oursinades" étaient organisées. Cela se préparait soigneusement et généralement toute la famille y participait. L'oncle Pierrot avec son "carreau" et sa "gaffe", ces dames avec des couffins remplis de pain et de vin rosé des fruits, principalement de la pastèque bien juteuse et rouge avec ses graines noires, de la soubressade, des petites cuillères pour manger les oursins et une paire de ciseaux pour les ouvrir. Ils se pêchaient avec une gaffe et un "carreau" sorte de lunette carrée en bois dont le fond était une vitre et qui permettait de voir où cueuillir l'oursin aggripé dans son trou de rocher.

C'était bien long et difficile mais l'on était royalement récompensés au moment où les petites tranches de corail vous caressaient le palais. Les temps ont changé. On ne se sert plus de carreau et plus de gaffe. Les lunettes sous-marines sont beaucoup plus pratiques, il suffit de plonger une fourchette à la main pour récolter un un rien de temps trois ou quatre oursins. On remonte,on les pose dans un panier flottant et on recommence jusqu'à ce que le panier soit plein.

Pendant que Pierrot et les autres garçons ramassaient les boules piquantes vertes marrons ou légèrement bleutées, les dames préparaient le pique-nique. Les bouteilles mises à rafraîchir dans le sable au bord de l'eau, les nappes à carreaux rouges et blancs étalées sur le sable qui d'ailleurs était du gravier blond, la soubressade étalée sur le pain, quelques assiettes pour les plus délicats et tout était prêt. Il fallait alors ouvrir les oursins, avec une paire de ciseaux, et les ranger sur les plats au fur et à mesure s'ils n'étaient pas déjà engloutis par les plus impatients ou les plus gourmands. Je sens dans ma bouche, à ce moment le goût de ces oursins-là...Un morceau de pain à la main, une bouchée pour un oursin, une lampée de vin (pas pour nous les enfants !!!) Rien n'était comparable. Nous terminions par la fameuse pastèque, coupée en énormes tranches dans lesquelles nous croquions à belles dents, crachant les graines noires tandis que le jus dégoulinait sur nos joues.

Et chaque été nous voyait à "La Patience" sacrifier à l'oursinade. Nous grandissions, nous les pêchions nous-mêmes mais le plaisir était toujours aussi grand.

Lorsque nous sommes partis, restaient dans nos mémoires nos oursins. Il fallait les retrouver... et ce fut fait dans l'île d'Ibiza, qui allait nous accueillir le mois d'août, nous replonger dans ce que nous appelons notre "Mer" et y pêcher à nouveau des oursins.


Il n'y avait pas que la plage à Suffren!! Il y avait, surtout le dimanche la réunion des amis, venus d'Alger avec leur pique-nique et qui arrivaient de bonne heure. Après les longues heures de plage au soleil, venaient les déjeuners, devant les maisons.


Nous installions de grandes tables, généralement les tables de ping-pong, dressions, aidés de nos fidèles Fatouma, Zahia, Yamina, et les autres, le couvert. Le vin rosé coulait à flots, les conversations allaient bon train et tout se terminait sur un café qui nous permettait de tenir le coup pour aller un peu plus tard jouer au volley-ball dans le jardin de Romain. Les plus fatigués, les plus paresseux allaient faire une bonne sieste, les enfants se dérobaient aux sommations de se reposer, quelques dames tiraient l'aiguille ou tricotaient sous les palmiers et l'on bâtissait et rebâtissait le monde. Tout le monde jouait au volley. Ou presque tout le monde. Les tournois s'établissaient, les équipes se formaient, les passeurs, les "smasheurs" et à la mi-temps Romain sortait un arrosoir rempli d'anthésite frais et remplissait les verres tendus.

L'après-midi passait sans que nous nous en rendions bien compte et le crépuscule était là avec son traditionnel appéritif, sa "kémia" et il fallait bien se quitter pour aborder une nouvelle semaine. Ceux qui restaient, finissaient la soiré ensemble, discutant de tout ce qui s'était passé et préparant d'avance un nouveau dimanche.


Nous avons passé ainsi nos plus belles années. Nous n'avons d'elles que souvenirs heureux, dans un pays qui était le nôtre, partageant avec ceux qui étaient déjà là en 1830, le soleil, et les richesses d'une terre fertile et belle qui rendait récoltes superbes. Suffren, cet endroit privilégié et qui n'était certes pas le seul, portait le nom de "Aïn Beïda", "Source Blanche". S'il n'y avait pas eu dans les alentours, Surcouf, Lapérouse et Jean-Bart... je me serais demandé avec un peu de mélancolie comme je le fais maintenant pourquoi avoir donné au célèbre Bailli, cette petite "Source Blanche" si pleine de poésie...



Voir également : Suffren , une journée de pêche

Création : 2003
Mise à jour : 2013-10-16




© Françoise Bernard Briès.

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