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Le Chenoua en majesté |
"Le plus "grec" des sites archéologiques de l'Algérie par la présence de la mer qui brise et mêle son écume à l'envol des pigeons sauvages, ou bien, lisse et heureuse, étreint les promontoires, tandis que, dragon de légende, monte et s'étire à l'horizon la haute et puissante échine du Chenoua. Un peu d'histoireTipasa - dont le nom semble signifier "passage" en punique [S.Lancel] - existait bien avant le développement des civilisations du monde classique puisque des fouilles non loin d'elle, et sur son emplacement actuel, ont révélé les premières manifestations humaines du Paléolithique supérieur. L'homme du Néolithique succéda à l'Atérien et c'est lui qui verra aborder sur ces rivages les premiers navigateurs phéniciens. [A droite, objet punique : vase plastique en forme de bélier]Après cette période et à la fin du premier siècle avant J.C., Juba II reçoit un immense empire s'étendant du Maroc à l'Algérie actuelle. Il épouse Cléopâtre Séléné, fille d'Antoine et Cléopâtre et l'on pense que le grand mausolée royal "Le Tombeau de la Chrétienne" est peut-être de cette époque. C'est aussi à ce moment que Iol Caesarea (Cherchel) devient la capitale administrative de la province de Maurétanie Césarienne et que Tipasa grandit considérablement. Le christianisme fait son apparition dans la première moitié du troisième siècle et l'histoire de Sainte Salsa est bien venue pour nous prouver qu'il s'est affirmé au travers des persécutions. A la fin du IVè siècle Tipasa connait sont plus grand développement et sa population pourrait être estimée à environ vingt mille habitants. Puis, une grande partie des habitants, persécutés par les Vandales, s'enfuit en Espagne par la mer. Arrivent ensuite en 534, les Byzantins qui reprennent Caesarea (Cherchel) et sans doute Tipasa. Dans les documents offerts aux historiens et aux archéologues, on ne trouve plus alors de faits relatifs à Tipasa et au-delà du sixième siècle la vie continua dans la précarité. "Puis Tipasa subit le sort commun à tous les habitats qu'on abandonne et dont la fin se fait en marge de l'histoire. Le site fut livré aux alluvions des oueds, à l'insidieux ensevelissement des dunes. On vint y prendre les plus belles pierres, puis on le laissa à la mer et aux vents." Il est extrèmement difficile, après tant de célèbres plumes, de donner soi-même cette impression magique ressentie devant Tipasa. Mais quelque soit la façon de "dire" les choses, il est indubitable que Tipasa occupe dans le cur et le souvenir de ceux qui ont eu le privilège de l'admirer et l'aimer, une place majeure. Avant le crépuscule, une lumière dorée caresse les ruines. Le seul son perçu est le murmure des vagues qui s'écrasent doucement au pied rocheux des falaises. S'arrêter, s'asseoir, regarder, admirer. Repartir en caressant les armoises grises et odorantes, et venir jusqu'à la Villa des Fresques, tout au bord de l'eau, de nouveau s'asseoir et contempler. Un programme que j'ai suivi bien des fois depuis l'enfance et jusqu'au départ dont je me demandais s'il serait définitif ou me laisserait encore le plaisir de retourner à Tipasa. [Le "cardo" menant à la Villa des Fresques, au bord de l'eau]Je suis retourné à Tipasa. Plus à l'ouest se trouve une maison dans laquelle on a retrouvé quatre cuves profondes et de grandes jarres (dolia), des canalisations et un égoût qui se jette dans la crique. Ce pourrait être une salerie de poissons ou encore à une fabrique de "garum", sauce à base de poissons et d'aromates, utilisée en grande quantité dans les préparations culinaires de l'époque. Lentement, savourant le paysage, la lumière, la mer et les armoises toujours présentes, les petits thermes s'ouvrent aux regards, avec leurs salles chaudes (caldaria) leurs circulation d'air chaud sous le sol et dans la double cloison des murs, le frigidarium avec sa piscine d'eau froide. Remontant vers l'ouest on arrive à la Grande Basilique, juchée sur un cap, le plus vaste édifice chrétien de cet âge, sur le sol algérien. J'ai parcouru alors la nécropole devant l'église de l'Evêque Alexandre et m'arrêtant longuement mes regards se sont portés sur le Chenoua, l'interrogeant, comme s'il pouvait donner réponse à mes doutes, gardien de tant de secrets que nous lui avons tous confiés. "...Tipasa. L'épure. Je ne cherche pas à voir ce que je sais par cur. Je cherche plutôt ce que je n'ai jamais remarqué, des détails, une pierre prise par la lumière, une branche d'arbre, l'unité du tableau qui échappe à la première visite. Tipasa forge le visage, mais lentement, avec le temps...En lisant ces mots de Jacques: "la mère Varin", me reviennent en mémoire ces journées merveilleuses de mon enfance, ces déjeuners délicieux avec mes grands-parents. Pour fond de scène le tombeau punique échoué dans le port. Et le jardin et ses balançoires, qui donnait directement près du Musée sur les ruines...Peut-être qu'à ce moment je ne goûtais pas encore Tipasa comme je le fis plus tard, mais il restait de ces souvenirs une auréole scintillante qui vient ajouter encore, à ce que j'ai ressenti plus tard. Le soleil commençait de se cacher derrière le Chenoua mais venait encore inonder de sa chaude lumière, les pierres érigées et les chapiteaux, les dallages réguliers et les piliers couchés dont on devinait qu'ils soutenaient la voûte d'une nef imposante. Sur cette colline dont on pourrait dire qu'elle est une "colline inspirée" on a rendez-vous avec la beauté: les pierres, dorées, les plantes et les fleurs, la mer et la lumière du soir. Alors naît un sentiment de profonde communion avec tous ceux qui reposèrent dans ces sarcophages rassemblés autour de l'église. On se souvient alors qu'une foi s'est manifestée là, pendant des siècles. A ce moment même sont gommés toutes amertumes, révoltes, ou injustices dont on peut parfois ressentir les néfastes effets. |
![]() La stè érigée en mémoire d'Albert Camus à Tipasa. Elle fait face à la baie du Chenoua. |
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Je vous laisse maintenant lire les lignes qui suivent. Albert Camus, que la mère Varin avait si bien connu, exprime - oh combien !!! - mieux que je ne le fais, ce que nous avons tous ressenti à Tipasa. "A midi sur les pentes à demi sableuses et convertes d'héliotropes comme d'une écume qu'auraient laissée en se retirant les vagues furieuses des derniers jours, je regardais la mer qui, à cette heure, se soulevait à peine d'une mouvement épuisé et je rassasiais les deux soifs qu'on ne peut tromper longtemps sans que l'être se dessèche, je veus dire aimer et admirer. Car il y a seulement de la malchance à n'être pas aimé : il y a du malheur à ne point aimer. Nous tous, aujourd'hui, mourons de ce malheur. C'est que le sang, les haines décharnent le cur lui-même; la longue revendication de la justice épuise l'amour qui pourtant lui a donné naissance. Dans la clameur où nous vivons, l'amour est impossible et la justice ne suffit pas. C'est pourquoi l'Europe hait le jour et ne sait qu'opposer l'injustice à elle-même. |
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...Lumière où je suis né Aquarelle de P.E Clairin - Extrait de: Albert CAMUS - RECITS - THEATRE Editeur: NRF - 1958 |
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Création : 2000 Bibliographie: Albert Camus - L'été - Retour à Tipasa Serge Lancel - Tipasa de Mavrétanie - Etat des questions des origines préromaines à la fin du IIIè siècle Jacques Huré - Africa - Journal 2 - Les années d'Algérie (1959-1973) Photos Yvonne Ravereau Documents & photos FBB Courtoisie de Sylvette Leblanc pour la stèle de Camus Mise à jour : 06-10-2006 |
© Françoise Bernard Briès |